MENU

Paris, le 20 juin 1915

Monsieur l'Administrateur,

L'année scolaire étant finie, permettez-moi de vous donner quelques renseignements sur le progrès des élèves qui m'ont été confiés.

Première année = Au commencement il y avait quatre élèves. MM. Lucas, Leno et deux demoiselles. Celles-ci parurent tout de suite peu disposées à apprendre ; après quelques leçons, en effet, elles ne persévérèrent pas malgré toutes les facilités qui leur furent données. Restèrent donc deux élèves qui commencèrent à travailler fermement. L'objectif à atteindre étant de les faire parler rapidement, j'adoptai une méthode à la fois pratique et sûre. Un proverbe arabe a dit « La science est comme un oiseau : pour bien la garder il faut l'attacher. » Il en est de même pour la conversation entre professeur et élève. Apprendre seulement à l'aide de l'oreille serait possible si le professeur était constamment avec son élève, telle une institutrice chez un particulier ; mais converser pendant deux ou trois heures dans la semaine avec un élève qui oubliera facilement ce qu'il a entendu, cela n'aboutit pas souvent à un résultat pratique. C'est pourquoi tout en choisissant les sujets qui sont constamment un objet de conversations dans la vie et les phrases les plus usuelles, je les donnai ensuite par écrit. Une leçon se composait ordinairement de la façon suivante : Elle était divisée en quatre pages. Premièrement une page de mots (trente à quarante), écrits sur deux colonnes en caractères turcs ; en face sur deux autres colonnes, la prononciation en caractères français ; cela était nécessaire, la lecture de la langue turque étant très difficile, surtout pour les débutants, en raison d'une pénurie de voyelles. Dans deux autres colonnes j'indiquai le sens des mots en français. La seconde page contenait quelques règles fondamentales indispensables même dans la conversation et accompagnées de quelques exemples. La troisième page contenait deux exercices pour l'application des règles expliquées ; une version et un thème. Enfin, une quatrième page contenait une conversation entre deux personnes sous forme de questions et de réponses. Tout cela était d'abord écrit sur les cahiers des élèves, chez moi, et expliqué soigneusement en classe, puis il leur était demandé de l’étudier pour la leçon suivante qui se faisait ensuite de la façon ci-après : d’abord appeler les mots écrits, cela étant la clef de tous progrès en matière de langues ; puis venait l’application par les élèves des règles de grammaire ; ensuite les exercices, qu’ils traduisaient tantôt sur le cahier tantôt au tableau ; enfin nous répétions ensemble la conversation. Les élèves s’habituaient vite à ces opérations et préparaient facilement leurs leçons.

Dans un autre ordre d’idées et sur la demande des élèves, j’ai consacré une heure par semaine (le samedi) à les aider dans la préparation de la lecture à faire dans le livre qui leur avait été donné mais qui était un peu difficile pour eux. Je leur donnais les mots, avec la prononciation et les significations, et après qu’ils les avaient appris, ils lisaient le morceau ; j’expliquais ensuite les passages qui n’étaient pas compris.

Cependant Mr Lucas ne resta pas longtemps, il partit au régiment. Cela me fit quelque peine, en tant que répétiteur, étant donné qu’il était intelligent et appliqué. Le seul élève qui restait continua de travailler avec zèle ; il a réalisé un progrès qu’un examen minutieux mettra bien en évidence. Toutefois dans le dernier mois seulement il m’informa qu’il n’avait pas beaucoup de temps pour préparer ses devoirs chez lui, étant très occupé et ayant des ennuis à cause de la guerre. Me doutant bien quels pouvaient être ses ennuis je n’ai pu insister à ce sujet ; je dois dire que pendant le cours il redoubla d’efforts. Voici en résumé ce qu’il appris dans un laps de temps de quatre mois : converser sur de nombreux sujets : objets usuels d’école, relations entre élèves et professeur pendant la classe, sur le temps, les variations de l’atmosphère ; propos qui peuvent être échangés pendant une visite, formules de politesse, sur la parenté entre les membres d’une famille ; sur l’heure, sur les nombres, etc.

Outre ces conversations écrites et nouvelles, le cours continuait par des conversations libres. Je lui faisais lire de petits morceaux dans un livre remis par moi et qu’il me racontait ensuite ; je lui disais des contes orientaux ou encore je lisais moi-même un morceau dans son livre de lecture et ensuite il redisait l’historiette en répondant à des questions que je lui adressais successivement. Quant à la théorie, il a appris la conjugaison de verbe, les déclinaisons, les pronoms, les relations de possession, etc. Au total, il connaît plus de 800 mots. Si ce nombre n’est pas plus élevé ces mots sont au moins la charpente même de la langue, surtout ce qui est indispensable à un débutant. Actuellement Mr. Leno comprend tout ce qu’on lui dit en turc, si l’on parle lentement naturellement, en employant des phrases très simples et construites avec les mots qu’il a déjà connus. Dans les mêmes conditions il formule une réponse qu’il construit sciemment en se basant sur les règles apprises. J’estime ainsi avoir obtenu un excellent résultat. C’est à mon avis le meilleur chemin pour arriver à parler d’une manière correcte et complète ; car dans les phrases apprises par cœur, en bloc, en forçant la mémoire, on ne se rend pas compte de la structure intime de ces phrases, et elles sont oubliées dès qu’on cesse de les employer ; elles sont rarement fixées définitivement dans l’esprit des élèves.

Seconde année. Au commencement dans la seconde classe il y avait un seul élève, Mr Pouquet. Il s’exprimait en turc assez facilement mais peu correctement, il avait une provision de mots assez grande mais souvent la précision manquait tant pour la prononciation que pour le sens des idées. En théorie il se trouvait à peu près dans les mêmes conditions ; mais dans la lecture il était un peu faible. Il se mit au travail avec beaucoup de zèle et de bonne volonté. Cependant il y avait un grand inconvénient, c’est que hors de la classe il ne disposait d’aucun moment pour préparer les leçons données.

S’il est vrai qu’une leçon doit se faire en grande partie dans la classe où le professeur doit sans doute expliquer clairement à l’élève tout ce qu’il croit nécessaire pour la conduite rapidement au but, s’il doit faciliter le chemin, guider l’esprit de l’élève, lui donner les mots et les règles indispensables, enfin lui faire comprendre en peu de temps tout ce qu’il serait obligé de chercher en de longs tâtonnements, il est aussi indispensable et c’est même essentiel que la part contributrice de cet élève soit active, car comprendre et retenir sont essentiellement soumis à la persévérance. En effet après avoir écouté attentivement le professeur, l’élève doit repasser sa leçon hors la classe, apprendre soigneusement les mots, répéter la lecture plusieurs fois chez lui, appliquer les règles dans des devoirs écrits et se présenter en cours après s’être remémoré ce qu’on lui a donné à apprendre. En répétant ensuite dans la classe, en contrôlant le travail de l’élève, en corrigeant les fautes s’il en existe, on donne à la leçon une empreinte définitive. Une leçon qui ne passerait pas par les trois opérations successives ci-dessus exposées ne donnerait pas tous les résultats désirables.

En ce qui concerne Mr Pouquet, je sais qu’il était véritablement très pris, aussi je tâchai de remédier à cet inconvénient en exécutant dans la classe même ces trois opérations à savoir : l’explication, la répétition et le contrôle. Pour arriver à ce résultat, j’employai non seulement la conversation mais aussi la lecture au moyen du livre à sa portée. Ce livre contient des descriptions et des morceaux de toutes sortes écrits dans un style simple de conversation en bon dialecte de Constantinople. Car il est bon de noter en passant que dans la langue turque il existe pour ainsi dire une espèce de hiérarchie, savoir : le turc vulgaire, parlé par la masse ignorante, le turc cultivé parlé par les gens instruits et le turc officiel qui était dans l’ancien temps, la seule langue écrite. Évidemment ce qu’il fallait à Mr. Pouquet pour le moment c’était le turc cultivé et parlé, et c’est ce que contenaient justement les modestes historiettes du livre que je lui remis. Une leçon avec cet élève se composait ordinairement de la façon suivante : une demi-heure de conversation engagée au hasard ; les sujets ne manquaient pas : événements de la guerre, emploi de son temps, ses projets d’avenir, renseignements sur les mœurs et les pays orientaux, etc. Ensuite pendant une heure il étudiait un ou deux morceaux de la façon suivante : il les lisait cependant que je corrigeais constamment la prononciation et que je lui expliquais le sens des mots incompris ; souvent il répétait encore une fois les morceaux ainsi traduits ; enfin en fermant le livre il racontait ce qu’il y avait lu ou bien répondait à mes questions. Pendant cette traduction j’expliquais aussi au fur et à mesure les règles rencontrées et non comprises. Après ce travail il était donné quelques lignes de dictée tirées du morceau appris ; je disais le morceau en français que Mr Pouquet devait traduire en turc au tableau. Parfois je revenais sur les morceaux déjà appris afin de les revoir ; il les relisait et racontait de nouveau. Ainsi il arriva à se souvenir parfaitement de ce qu’il avait appris précédemment, à exercer son oreille et sa langue à la conversation, à préciser le sens et la prononciation des mots, à augmenter sa provision de mots nouveaux et expressions, et progresser dans la lecture. Dans la conversation il comprend maintenant immédiatement tout ce que je lui dis ; il parle plus vite, plus exactement et d’une manière plus étendue.

Quant à Mr Perou, lui aussi a profité autant que possible des leçons données ; il est intelligent et il était très attentif dans la classe, il avait à peu près les mêmes connaissances que Mr Pouquet. Cependant étant malheureusement souffrant il a été souvent absent, il y a lieu de rappeler également qu’il est entré tard à l’école ; il n’a donc pu progresser autant que Mr Pouquet.

En résumé tous les deux peuvent, grosso modo, se tirer d’affaire quand il s’agira de se faire comprendre, mais je dois avouer qu’ils sont encore bien loin de pouvoir être tout à fait utiles par leur connaissance du turc dans un bureau quelconque.

Le turc est en effet une langue d’origine touranienne, remplie d’éléments arabes et persans, lesquels ayant fusionné pendant des siècles. Sous la plume des fonctionnaires de Constantinople en ont fait une langue très complexe et bien délicate, remplie de finesses et de formules variées, mais assise sur trois grammaires différentes, pullulant de synonymes ayant des significations très différentes. Aussi pour un élève européen faut-il beaucoup de méthode et surtout de continuité pour arriver à un résultat appréciable. Je suis certain cependant que pendant la durée si courte de mon enseignement et dans les conditions indiquées il eût été difficile de réaliser de plus grands progrès.

Au total pour les deux classes réunies j’ai donné réellement 112 heures de leçons, c’est-à-dire en ne comptant que les heures pendant lesquelles les élèves étaient présents, mais non pas celles pendant lesquelles les élèves étaient tous absents.

Il me reste maintenant, Monsieur l’Administrateur, à vous exprimer ici, ainsi qu’à Monsieur Huart, tous mes remerciements pour la confiance que vous avez bien voulu me témoigner et pour le réel service que vous m’avez rendu dans un temps difficile.

 

Quant à l’avenir, tout en ignorant ce que vous avez décidé ou ce que vous déciderez, permettez-moi d’ajouter que je me ferai toujours un honneur et un plaisir d’appartenir définitivement à votre école. Je n’ai pas oublié l’objection que vous m’avez faite dès mon entrée, à savoir celle qui avait trait à l’emploi préféré pour l’enseignement de chaque langue d’un répétiteur de même nationalité. Cela peut être vrai dans la généralité, cependant en ce qui concerne les Arméniens, étant dès leur enfance mélangés avec les Turcs, ils en parlent tous plus ou moins la langue. Mais en ce qui me concerne personnellement c’est mieux que cela peut-être ; non pas seulement parce que tout Arménien possède aussi le turc, mais parce que j’en ai fait l’objet de mes études pendant toute ma vie scolaire à Constantinople, et parce que je l’enseigne depuis huit ans tant à Constantinople qu’à Paris. Dans le collège de Constantinople où j’ai fait mes études, on m’avait confié le poste de professeur surveillant de deux classes : de turc et d’arménien, bien que cependant des gens de mérite ne manquaient pas là à ce point de vue. C’est pourquoi je me permets d’affirmer qu’il serait peut-être difficile à Paris de trouver un Turc présentant sous ce rapport de meilleures garanties.

Quelque soit votre décision à ce sujet, je me permets de poser à nouveau ma candidature pour la prochaine année scolaire. N’ayant pas de proches parents en Turquie, je n’ai pas l’intention d’y retourner si je trouve à Paris la possibilité de continuer mes études scientifiques et philologiques et je suis même décidé à présenter au gouvernement français une demande tendant à être admis comme enfant adoptif de votre grand pays. C’est vous dire que si j’étais définitivement conservé comme répétiteur à l’école, je n’enseignerais pas comme pourrait le faire un passager, c’est-à-dire n’ayant pas le seul souci de son devoir et peu préoccupé des résultats du lendemain, mais bien au contraire entièrement attaché à la maison avec une responsabilité complète des résultats, prodiguant un dévouement sans bornes au sort de l’établissement et fermement attaché à sa prospérité.

Dans le cas où mon désir ne se trouverait pas réalisé, laissez-moi vous dire, Monsieur l’Administrateur, que je garderai toujours un excellent souvenir des quelques mois passés à l’école et des élèves que j’y ai trouvés.

J’espère que la réciproque sera vraie et que l’on aura gardé de moi aussi le même bon souvenir.

 

Veuillez agréer, https://devletyervantek.overblog.frhttps://devletyervantek.overblog.fr, l’hommage de mes sentiments les plus respectueux,

D. Kévorkian

Paris le 20 juin 1915

312, rue St. Jacques

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Thème Magazine © -  Hébergé par Overblog