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Paris, le 18 mai 1922

18 mai

 

Monsieur Léon Bérard

Ministre de l’Instruction Publique

 

Monsieur le Ministre,

Permettez-moi de venir faire appel à vos sentiments d’équité et de justice dans une question qui pour moi est aussi importante que ma vie.

Arménien d’origine, venu en France il y a de nombreuses années, je suis répétiteur de turc à l’École des Langues orientales depuis 8 ans.

Pendant tout mon séjour à l’école j’ai accompli mon service d’une manière impeccable, selon l’avis même de Monsieur Boyer, Administrateur de l’école, qui a bien voulu me le répéter à plusieurs reprises. En outre, pendant toute la durée de la guerre j’ai pu être utile au gouvernement français, en dehors de mon service habituel, en employant tous mes loisirs à différents travaux gratuits. C’était une charge que j’accomplissais avec tout mon cœur, avec exactitude, pénétré de la responsabilité morale qui m’incombait.

Il y avait tout d’abord d’effectuer le travail entier qui était en temps normal partagé entre le répétiteur et le professeur mais que ce dernier étant mobilisé ne pouvait accomplir. Des remplaçants provisoires ont bien été désignés, mais ils ne rendaient aucunement ma tâche plus légère.

En outre, en plus de mes fonctions de répétiteur de turc, j’ai dû bénévolement, et pendant 3 ans, assumer la charge d’être aussi répétiteur d’arménien.

Pendant 2 ans, sans rémunération, j’ai été occupé par la censure à déchiffrer, à traduire et résumer tout ce qui avait trait à l’arménien et au turc. Des milliers de lettres, des journaux, des documents m’ont été confiés. C’était un travail épuisant de jour et de nuit et qu’il fallait accomplir avec toute sa conscience aussi bien dans l’intérêt général de la France que dans celui de ceux qui écrivaient.

J’ai encore élaboré, au printemps de 1916, une longue étude (100 pages environ) sur le rôle de la Turquie pendant la guerre et Monsieur l’Administrateur de l’école après en avoir constaté l’utilité et l’intérêt l’a déposée personnellement au Ministère de la Guerre.

Toujours en dehors de mon travail à l’école j’ai pu également rendre d’autres services à l’Administration dans les circonstances suivantes : c’était pour me rendre aux Invalides afin d’examiner des interprètes de turc ; c’était pour aller dans les ministères afin de traduire des télégrammes, des documents ; c’était pour être utile à des officiers qui ayant été en Turquie avaient besoin de traduire ou d’écrire des lettres en langue turque, etc, etc.

Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de vous exprimer ici ce qu’ont été pénibles pour moi les difficultés de l’existence pendant la durée de la guerre où malgré tant de travail donné je n’ai jamais eu que mes simples appointements de répétiteur de turc lesquels étaient des plus modiques. Pendant donc près de 8 années, j’ai dû endurer des privations de toutes sortes et ma santé déjà délicate est maintenant bien compromise.

Malgré tout ayant conscience d’accomplir un devoir utile j’étais heureux de pouvoir, dans la mesure de mes forces, servir la France. Étant trop faible pour la servir sur les champs de bataille j’étais fier de la servir à ma manière. À la fin de la guerre beaucoup de Français, membres de l’Enseignement, ont été récompensés par des décorations (croix, palmes, etc) en raison de leur dévouement pendant les hostilités. Personnellement je n’ai même pas reçu un témoignage officiel récompensant mes efforts. Mais à mon point de vue le sentiment du devoir accompli me suffisait.

Or, au lieu d’être récompensé de tant de dévouement, je suis aujourd’hui congédié de mon poste de répétiteur à l’École des Langues orientales, et non seulement je suis congédié, mais la moitié de mes appointements me sont encore retenus.

Pourtant au printemps de 1915, lorsque je présentai ma demande de répétiteur (j’en ai gardé la copie) j’avais bien spécifié que je désirais un emploi définitif qui seul m’intéressait. Lorsque je fus nommé il ne fut nullement question que mes fonctions ne devaient être que momentanées.

Chaque année, dès le mois de juin, mes heures de service étaient fixées pour l’année suivante et affichées avec l’agrément de Monsieur l’Administrateur. Pendant 8 ans j’ai toujours exercé mes fonctions de cette façon. Quant à la copie de la nomination officielle, elle ne me parvenait que dans le courant de l’année ou ne me parvenait pas du tout. Ceci ne m’empêchait pas du tout d’exercer mes fonctions, les paroles et la signature de Monsieur l’Administrateur étant suffisantes.

C’est ainsi d’ailleurs que j’exerçais cette année encore : vers la fin de l’année dernière, par un ordre émanant de Monsieur l’Administrateur, je fus appelé au secrétariat pour régler mes heures de service pour l’année scolaire 192-1922 ; ainsi le tableau de service était préparé et signé par Monsieur Boyer après que tous mes collègues et moi eûmes donné nos heures de travail. Ni à la fin de l’année dernière ni au commencement cette année Monsieur Boyer ne me parla de quoi que ce soit à ce sujet. Par conséquent je ne pouvais pas penser qu’une partie quelconque de mes appointements pouvait être supprimée. J’étais tellement persuadé que mon emploi était permanent qu’en deux occasions différentes, je n’ai pas essayé de profiter de postes qui pouvaient me convenir.

Or, vers la mi-janvier seulement Monsieur Boyer m’annonça que ma nomination n’était que pour 6 mois. Sur ma protestation à la fois contre mon congédiement et l’époque déjà avancée de l’année scolaire où l’on m’avisait de ce congédiement, Monsieur Boyer me promit d’arranger les choses soit en me faisant nommer si possible, comme répétiteur d’arménien soit en me trouvant u autre poste dans un musée ou administration. Rassuré par ces promesses, je continuai donc mon travail à l’école. Vers la fin du mois de février je reçus l’arrêté de nomination que je vous adresse ci-joint et j’attendis vainement les arrangements promis. Ceux-ci ne venant pas je me rendis de nouveau au début d’avril chez Monsieur Boyer pour lui demander où en était l’affaire. Monsieur Boyer me répondit alors qu’il ne pouvait plus rien. Comme je lui indiquai combien tout cela était profondément injuste à mon égard et mon intention formelle de protester à ce sujet au Ministère de l’Instruction Publique, Monsieur Boyer admit qu’en effet j’avais droit à une satisfaction, qu’il était inutile de protester auprès du Ministère, que je pourrais continuer mes leçons jusqu’à la fin des classes et que je recevrais mes appointements complets absolument comme mes collègues jusque fin octobre 1922. Il me précisa que j’eus à avoir en sa parole la plus complète confiance. Pour quelles raisons les promesses qui me furent faires ne purent-elles être tenues ? je l’ignore. Toujours est-il que fin avril mon nom fut rayé des états d’appointements et les postes de l’école fermés pour moi.

Or, comme tous mes collègues j’ai exercé mes fonctions pendant presque tout le temps règlementaire de l’année scolaire, eux touchant la totalité de leurs appointements, moi je me vois privé de la moitié des miens. N’est-ce pas, Monsieur le Ministre, profondément injuste ?

 

Voilà donc, Monsieur le Ministre, dans quelles conditions je suis entré à l’École des Langues orientales (dans l’absolue confiance que mon poste n’était pas provisoire) ; avec quel dévouement j’ai travaillé pendant 8 ans (tant à l’école qu’en dehors de l’école) ; et enfin quelles furent les conditions légales dans lesquelles j’ai commencé mon travail cette année.

J’espère, Monsieur le Ministre, que vous prendrez en sérieuse considération ma demande actuelle. Vous ne commettrez pas la grande injustice de me jeter sur le pavé à une époque si critique qui sera certainement fatale pour moi. Je vous serai donc infiniment reconnaissant de vouloir bien me rendre mon poste pour lequel mes aptitudes et mon dévouement ont été toujours incontestés. Je vous serais également reconnaissant de vouloir bien me faire toucher intégralement mes appointements annuels qui légalement me sont dus et sans lesquels il m’est absolument impossible de subsister étant donné que je ne puis accepter d’autre emploi que dans l’Enseignement et que ma santé en me permet pas un travail manuel.

 

Ci-joint, Monsieur le Ministre, quelques documents qui vous donneront une idée de mes services que j’ai pu rendre pendant la guerre.

J’en ai de nombreux autres que je pourrai au besoin vous communiquer et vous fournir les détails qui prouveront tous mes dires.

Je viendrai reprendre au Ministère ces lettres et documents car ils sont pour moi des souvenirs.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’hommage de mes sentiments respectueusement dévoués.

D. Kévorkian

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